L’ENVOLÉE SACRÉE

Aussi loin que remontent mes souvenirs d’enfance, j’ai toujours senti que j’étais protégée par quelque chose de bienveillant. Je me savais guidée, aimée … et depuis, ce sentiment m’a rarement quitté.

Je revois mon grand-père faire sa grande toilette du dimanche matin et mettre son plus beau costume pour aller à la messe. J’adorais l’accompagner et chanter les cantiques avec lui.  J’adorais mon grand-père… et tout ce qu’il incarnait. Gravement accidenté à l’âge de 33 ans, ses débuts prometteurs dans la presse s’achevèrent brutalement dans un fauteuil roulant. Mal soigné, il finit par être amputé et passa des années à transiter entre hôpitaux et maisons de rééducation. En plus de sa jambe gauche, il perdit ses espoirs de carrière et ne retourna jamais travailler. C’est ainsi qu’il commença doucement à se déconnecter de la réalité du quotidien et pendant que ma grand-mère continuait tant bien que mal à pourvoir aux besoins de la maisonnée, mon grand-père se construisait de son côté un univers sédentaire dans lequel j’adorais le rejoindre. Le mercredi était donc de loin mon jour préféré. Je me levais de bonne heure et regardais ma grand-mère se préparer à aller au travail. Puis j’allais réveiller mon grand-père, impatiente de débuter une nouvelle journée à ses côtés. Il y avait tant de choses à faire ! Des tournois de billes à organiser, des parties de crapette à disputer, plein de films à visionner, des goûters énormes à partager… Entre deux activités, mon grand-père allait s’isoler dans sa chambre pour prier. Il priait fort. Si fort que l’été, quand les fenêtres de la maison étaient ouvertes, on pouvait entendre sa puissante litanie dans tout le quartier. Une fois son rituel achevé, il revenait dans la salle à manger et reprenait son pendule en main dans une énième tentative pour trouver les numéros gagnants du loto de la semaine. Le pendule avait beau s’agiter dans tous les sens, les chiffres qu’il désignait n’apportèrent jamais la fortune tant espérée. Mais il en fallait plus pour décourager l’homme qui 25 ans plus tard, eu recours à la même technique pour m’annoncer, sans l’ombre d’un doute, que l’enfant qui arrondissait mon ventre était une petite fille. Prédiction qu’il nia d’ailleurs avec vigueur à la naissance de Jacob… Si les capacités radiésthésiques de mon grand-père furent toujours somme toute assez peu concluantes, il n’en demeure pas moins que se dégageait de lui une aura d’amour et de magie qui me rassurait. J’adhérais les yeux fermés à tout ce qu’il aimait, des tartines beurre-confiture aux romans de science-fiction en passant par les jeux de cartes, la Vierge Marie et les bonbons à la menthe verte. Cet homme dont l’enfance avait été brisée par le cataclysme de l’occupation nazie, avait survécu à sa façon et compensait les années de souffrance et de privation par une liste interminable d’excès en tout genre. Et j’adorais ça.

Quand mon grand-père ne priait pas, il essayait de se soigner. Et il le faisait avec une démesure à la hauteur de son caractère. Parmi les nombreux maux qu’il tentait d’apaiser, il y avait ceux liés à sa fameuse « jambe fantôme ». Celle qui allait alimenter mon imaginaire de petite-fille et épouvanter mes nuits pendant de nombreuses années. Les chirurgiens avaient beau avoir diminué mon aïeul d’une jambe entière, le fait était que la cheville de la guibole manquante continuait à faire souffrir ce dernier. Lorsque les crises étaient trop fortes, il avalait des tubes de pilules capables d’anesthésier un titan et, devant mon regard interrogateur, tentait de me rassurer : « T’inquiètes pas mon Jésus, c’est juste ma jambe fantôme qui me fait mal ». Moi justement, je trouvais cette histoire vraiment inquiétante et je plissais alors les yeux, tentant d’apercevoir, sans succès, cette partie de mon grand-père qui me restait invisible. Puisqu’il avait évoqué un certain « fantôme », il n’y avait qu’une seule explication possible : Sa jambe avait été coupée, certes, mais son spectre gisait là quelque part, continuant à hanter son propriétaire. C’était affreux. Si j’arrivais à supporter cette idée dans la journée, les nuits passées dans le domicile grand-parentale s’avéreraient beaucoup plus angoissantes. Et si par malheur il m’arrivait de me réveiller la nuit avec l’envie urgente d’aller aux toilettes, je préférais rester sous les couvertures, persuadée que si je tentais une sortie dans la maison, je tomberais assurément sur le fantôme sautillant de la jambe de mon grand-père…

Parce que les médecines conventionnelles ne surent apporter un soulagement efficace à ses multiples souffrances, mon grand-père chercha d’autres moyens d’y parvenir. Magnétiseurs, soigneurs, voyants, il alla frapper à toutes les portes. Il obtint des résultats plus ou moins probants mais toujours trop insuffisants par rapport à l’intensité des douleurs éprouvées. Alors les années passant, c’est dans une dévotion totale en Jesus-Christ qu’il trouva son unique refuge. Les courts moments de recueillement devinrent de longues messes dont il était l’unique paroissien. Quand je rentrais de l’école, ce n’était plus derrière un polar que je le trouvais mais devant un autel improvisé, croulant sous les statuts et bibelots saints en tous genres. Dans la famille, cela nous faisait rire mais également un peu peur. Notre infatigable patriarche, Roro-la-terreur, était devenu Frère Roger – le grand inquisiteur.

Etant donné qu’en grandissant, j’avais pris la voie des sciences humaines, nos désaccords sur la véracité des événements bibliques devinrent nombreux. Alors que pour lui « si c’était écrit dans les évangiles alors c’était vrai », j’étais de mon côté de plus en plus convaincue que le monde spirituel ne pouvait se comprendre qu’à la lumière des principes de la physique quantique. Nous avions donc nos disputes mais elles ne duraient jamais bien longtemps. Et, tout en levant les yeux au ciel, c’est avec un bonheur sincère qu’il me donna sa bénédiction quand il apprit que l’homme que je m’apprêtais à épouser était protestant. Il redoubla cependant d’ardeur dans ses prières, implorant les cieux pour la conversion rédemptrice de l’élu de mon coeur. Puis, voyant que le miracle salvateur semblait tarder, il revenait à la charge et s’écriait à grand renfort de gestes enragés : « Protestants, protestants… mais qu’est ce qu’ils ont tous à protester à la fin !? Est ce que je proteste moi ? »

Parce que je considérais mon bagage scientifique incompatible avec les enseignements de son Eglise, je choisis de vivre ma spiritualité à ma façon. J’avais dévorée des dizaines d’ouvrages sur l’histoire des civilisations et d’innombrables autres sur la vie des grands mystiques et les expériences de mort imminente. J’étais certes fascinée par la vie et les enseignements du Christ mais je l’étais également par ceux du Dalai-Lama, de Gandhi, Bouddha, Elizabeth Kübler-ross, Padre Pio, Immanuel Velikovsky, Darwin… Durant mes années d’étude, je m’étais liée d’amitié avec des personnes de différentes religions. Qu’ils fussent de confession chrétienne, juive, musulmane ou bouddhiste, la façon dont mes amis vivaient leur spiritualité m’inspirait énormément… mais jamais assez pour que je sois tentée de faire un seul et unique choix. Je continuais à ressentir avec cette solide assurance que j’étais protégée, guidée… Par qui ou quoi, cela n’avait au fond pas vraiment d’importance. L’important étant d’aimer, le plus possible, même – et surtout – quand ça semble impossible.

C’est donc dans cet état d’esprit qu’en janvier 2014, je bouclais nos valises, prête à m’envoler pour un premier voyage en Terre Sainte. Comme souvent, les choses s’étaient mises en place un peu d’elles-mêmes. L’idée de cette escapade avait germée alors que nous venions de dire au revoir à des amis qui se préparaient à y faire un remarquable pèlerinage d’une année. Quelques semaines plus tard, David rentra du bureau avec un nouveau dossier, une mission qui nécessitait plusieurs visites en Palestine. Alors que notre avion entamait sa descente vers Tel-Aviv, je me demandais ce qu’allaient nous réserver les semaines à venir. Il y aurait forcément des rencontres, des surprises. Il y en a toujours… J’avais hâte de retrouver mon amie et l’entendre me raconter l’incroyable aventure qu’elle était entrain de vivre. Et j’accueillais aussi avec soulagement cette nouvelle occasion de faire le point, me remettant difficilement des grandes bourrasques de 2013. Car fidèle à la maudite tradition familiale, l’année de mes 33 ans avait été celle de la grande embuscade.

Comme prévu, David passa la première semaine sur place à bosser. C’est donc avec un plan de la ville en poche que Jacob et moi partîmes vers cette impressionnante forteresse dont les murailles, abritant les lieux Saints des trois grandes religions monothéistes, en faisaient la capitale la plus contestée au monde. Jerusalem. Au plus bas de la saison touristique, je me réjouissais de voir les rues principalement occupées par leurs habitants. Je ne me lassais pas de les regarder. C’était bien la première fois que j’arrivais dans un endroit où quasiment tout le monde portait un signe distinctif de son appartenance religieuse. De petits groupes de nonnes remontaient les ruelles et croisaient des rabbins qui descendaient à tout allure vers le mur occidental. Et alors que la voix plaintive des muezzins s’insinuait au plus profond des entrailles, les fidèles de l’Islam interrompaient leurs activités pour dérouler d’un geste bien rodé leur tapis de prière. Au détour d’un passage je me retrouvais sur le tracé de la fameuse « voie douloureuse » et tombais sur un cortège de philippins en transe qui glorifiait, station après station, le dernier parcours du Christ. Dépassant discrètement le groupe, je pris de l’avance sur leur destination. 10 minutes de marche plus tard, je passais sous un porche en pierre qui débouchait sur la dernière étape du chemin de croix, la station numéro 14, le tombeau du Christ. C’était là que s’élevait jadis le Golgotha, la colline où les romains crucifiaient leurs condamnés. Aujourd’hui, elle était recouverte par une immense basilique, l’Eglise du Saint-Sépulcre, qui attirait des millions de fidèles chaque année. Alors que Jacob faisait la sieste contre moi, j’entrais sur la pointe des pieds. Les lieux étaient agréablement calmes en cet après-midi de janvier, un contraste agréable avec le bourdonnement incessant de la vieille ville. Mon regard fut immédiatement attiré vers cette vieille femme. Toute petite, elle était agenouillée devant une dalle que la légende désignait comme celle où Jésus avait été lavé et oint avant sa mise au tombeau. Autour d’elle, des croyants de toutes nationalités se bousculaient pour venir embrasser le marbre froid de la pierre. La vielle femme ne semblait pas s’en soucier. Elle était dans son propre monde. Devant elle était alignée une série d’objets qu’elle avait apporté : un petit tas de mouchoirs en tissu, des fioles contenant de l’huile et une poignée de fines bougies blanches. Avec des gestes doux, elle dépliait un mouchoir et le frottait contre la relique. Puis elle en prenait un autre et recommençait. Entre chaque application, elle embrassait et caressait la pierre tout en entonnant un chant qui me prit aux tripes. Elle devait venir souvent. Ses gestes étaient si fluides et ordonnés qu’elle avait du faire ça des centaines de fois. Je me demandais ce qu’il adviendrait de ces mouchoirs. Et la précieuse huile, allait-elle accomplir des prodiges ? Allait-elle guérir des membres de sa famille, des amis, des voisins ? Et si miracle il y avait, quel en serait la source ? Le contact avec la relique sacrée ou bien le sincère amour que la vieille femme mettait dans ses prières ?

Perdue dans mes pensées, je repris le chemin de croix en sens inverse. Pendant que les carillons de plusieurs clochers égrenaient l’Angelus, les hauts-parleurs des minarets appelaient les musulmans à la prière du soir. Tout en me dirigeant vers le quartier juif, je cherchais les mots justes : « Seigneur, quel bordel ». Passés les contrôles de sécurité permettant l’accès au mur des lamentations, je fis une pause afin de prendre mes repères. Balayant l’esplanade du regard, je découvrais enfin le fameux Mont du temple à la base duquel des centaines d’hommes vêtus de noir se balançaient en rythme. Un peu plus haut, surplombant les pierres les plus vénérées du Judaïsme, la coupole du Dôme du rocher flamboyait sous le soleil couchant. Au dessus des juifs, les musulmans priaient eux aussi. « Seigneur, mais quel bordel ».

C’est alors que me revint en mémoire cette curieuse phrase … « Tout est relié, comme si l’univers était un gigantesque hologramme, où le tout est aussi dans la partie ».

Oui, à chacun de trouver la clé qui correspond à sa serrure, à chacun ses nuances, TOUT est relié. Il faut juste continuer à chercher, quitte à prendre le risque de se laisser toucher. Tout est relié.

Puis, redirigeant mon regard vers l’attroupement qui implorait de plus belle au pied des antiques fondations du temple d’Hérode, je ne pu retenir un éclat de rire. Près de moi, gigotant d’indignation, j’imaginais le vieil homme qui avait illuminé tant de mercredis de mon enfance : « Mais qu’est ce qu’ils ont tous ces gens à la fin !? »

Et bien, je crois qu’ils protestent grand-père, ils protestent.

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